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ENTRETIEN - VICTOR CROUIN : « MON EXPÉRIENCE À HARVARD, UN APPRENTISSAGE DE LA VIE »

Événements 29/06

Il y a quelques semaines, Victor Crouin a achevé un cursus de quatre ans au sein de la prestigieuse université d'Harvard, couronné de succès aussi bien sur le plan académique que sportif.

Alors qu'il va désormais se consacrer pleinement à sa carrière de joueur professionnel, le jeune Toulonnais nous raconte son aventure Américaine dans un entretien passionnant.

VICTOR CROUIN, CITOYEN DU MONDE

Jérôme Elhaïk : Victor, avant de rentrer dans le vif du sujet et de parler d'Harvard, peux-tu nous dire comment se passe ton retour en France ?

Victor Crouin : Même si j'ai adoré ces quatre années passées aux États-Unis, j'apprécie le fait d'être de retour à la maison. Ça me permet d'être proche de mon père, et de revoir mes sœurs. Il faut dire aussi que j'étais rentré pendant un an et demi en raison de la crise sanitaire, ce n'est donc pas un très grand changement pour moi.

J.E. : Revenir en France à la fin de ton cursus, c'était prévu dès le départ ?

V.C. : Disons que ça coulait de source. La seule chose qui aurait pu me faire changer d'avis est une éventuelle dégradation de la relation joueur/entraîneur que j'entretiens avec mon père (rires), mais il n'y avait aucune raison que ça se produise et pour être honnête, c'est ce qui me manquait le plus quand j'étais aux États-Unis. De plus, pendant l'année où Harvard a été fermé j'ai passé beaucoup de temps sur le circuit professionnel, et ça m'a permis de me rendre compte que c'est une vie dans laquelle je pourrais m'épanouir. Même si je suis content d'être revenu là où je suis né et où j'ai grandi, je n'ai jamais vraiment ressenti le besoin d'avoir un chez moi (sic). Je peux changer facilement d'endroit, j'ai juste besoin d'un lit ! Quand je suis arrivé à Boston, en trois semaines je me sentais comme un poisson dans l'eau, je suis quelqu'un qui s'adapte très vite. Ça vaut pour la nourriture : même si de par mes origines italiennes j'aime beaucoup les pizzas et les pâtes, j'adore également la cuisine asiatique ou mexicaine, entre autres.

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Quelques jours après son retour en France, Victor Crouin a remporté l'open national d'Antibes (Crédit photo : Victor Crouin)

J.E. : J'imagine que l'anglais, que tu parles parfaitement, est également un plus en termes d'adaptation.

V.C. : C'est marrant parce que certains de mes amis à Harvard me balançaient quelques piques, en disant que j'avais un français et un anglais moyens ... Plus sérieusement, les mots me viennent souvent naturellement en anglais, et d'ailleurs quand j'ai prononcé un petit discours après ma victoire au national d'Antibes début juin, j'avais du mal à parler français. Ça va maintenant faire quelques semaines que je suis rentré, je sens que ça revient et que je retrouve les expressions.

« Revenir en France après mon cursus était dans la logique des choses. »

J.E. : Au cours de ces quatre années, tu as dû côtoyer des personnes issues de différents horizons.

V.C. : Bien sûr, en premier lieu au sein de l'équipe de squash car il y a des joueurs de profils très variés et qui viennent de différents pays. On retrouve également cette diversité chez les professeurs, qui ont eu une carrière bien remplie avant Harvard, et les étudiants. Il ne faut pas se mentir, la plupart d'entre eux viennent de classes sociales relativement aisées, cependant l'université donne aussi leur chance à des jeunes talents qui ont moins de moyens. En ce qui me concerne, j'ai passé beaucoup de temps avec les sportifs et les internationaux, car on partageait les mêmes centres d'intérêt, et j'étais impliqué dans le club Français. Néanmoins, pratiquement tous mes colocataires ont été Américains, et pour moi ces quatre années ont été avant tout synonymes de partage d'expériences.

L'UNIVERSITÉ AMÉRICAINE, UN MONDE À PART

J.E. : J'aimerais parler de la fin de ton cursus, notamment de la remise des diplômes, est-ce que ça se passe comme dans les séries et les films Américains ?

V.C. : À peu de choses près, oui ... Avant cela, il y a les derniers examens, c'est un peu dur de trouver la motivation car le diplôme est déjà validé. Ensuite, tous les étudiants quittent le campus, sauf les dernières années qui ont deux semaines avant la remise des diplômes. La première est consacrée à des activités, de réflexion sur les quatre ans écoulés mais aussi des sortes d'olympiades où les « upperclassmen houses » s'affrontent, c'est un moyen de passer du temps ensemble. Il y a aussi pas mal de soirées, c'était certainement la semaine la plus folle de ma vie et j'ai mis le squash un peu entre parenthèses (rires). La deuxième est plus formelle : les familles sont là, il y a énormément de monde sur le campus et une organisation incroyable, avec un comité qui travaille dessus depuis un an. Ça dure trois jours, et il se passe pas mal de choses : la procession, au cours de laquelle on porte la robe et le chapeau, les discours de trois étudiants avec des tons très différents – un lyrique, un basé sur la réflexion et un plutôt comique, dans lequel on se moque d'Harvard et de ses étudiants – un pique-nique avec les parents dans les jardins de l'université etc. J'ai particulièrement aimé le dîner avec tous les athlètes, qui se déroulait sur le terrain de hockey sur glace (sans la glace …) et au cours duquel des récompenses sont remises.

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Victor a partagé sa cérémonie de remise des diplômes en compagnie de son père (qui est aussi son entraîneur) et ses sœurs (Crédit photo : Victor Crouin)

J.E. : Justement, est-ce tu as eu le temps d'échanger avec d'autres sportifs et d'aller voir des rencontres pendant ces quatre ans?

V.C. : En ce qui me concerne, j'ai pas mal voyagé avec les tournois du circuit PSA, et j'étais très concentré sur le squash, donc j'avais sans doute moins de temps pour ça que d'autres. Néanmoins, j'allais souvent voir jouer l'équipe de hockey sur glace - un sport que je ne pourrais pas pratiquer mais que j'adore regarder – ainsi que des rencontres de tennis, qui se déroulent dans une super ambiance, à l'Américaine (rires). Même si le squash n'est pas le sport le plus réputé, on ressent tout de même une forte connexion avec les autres disciplines.

« C'est typique de la culture Américaine de s'identifier à son université. »

J.E. : Quelles sont celles, à part le squash, dans lesquelles Harvard brille particulièrement ?

V.C. : Il y a l'escrime, le rugby féminin et cette année on était très forts en hockey sur gazon.

J.E. : C'est marrant car tu utilises encore le « on » ...

V.C. : Évidemment ! Je crois que c'est typique de la culture Américaine de s'identifier à son université. On se sent tellement inclus dans tout ce qui se passe sur le campus que le sentiment d'appartenance reste une fois qu'on est parti, la preuve je porte un T-shirt d'Harvard ! J'aurai également le logo sur mes maillots lors de mes tournois du circuit professionnel.

L'ÉLOGE DE L'APPRENTISSAGE

J.E. : Sur le plan scolaire, es-tu satisfait de ces quatre années ?

V.C. : Plutôt, j'ai eu de bonnes notes. Ça m'a d'ailleurs servi lorsque j'ai dû m'expliquer concernant mes déplacements sur les tournois du circuit pro, car j'étais irréprochable de ce côté là. De plus, j'ai toujours maintenu d'excellentes relations avec mes professeurs. Sur le plan académique, je me suis beaucoup cherché pendant ces quatre ans passés à Harvard. Même si j'ai un bac scientifique, je voulais m'orienter vers quelque chose de concret. Dans un premier temps, j'ai choisi les mathématiques appliquées à l'économie mais je me suis rendu compte que c'était un domaine très complexe et j'ai donc opté pour l'économie. Au bout de trois ans, j'ai obtenu tous les pré-requis et j'ai donc consacré ma dernière année à des cours d'histoire, c'était une passion au collège et au lycée et je l'avais un peu mise de côté depuis.

J.E. : Je suppose que tu as étudié des périodes en particulier ?

V.C. : Tout à fait : l'histoire de France aux 19ème et 20ème siècles, l'Allemagne après la deuxième guerre mondiale, et le Moyen-Orient de la fin du 18ème siècle à nos jours. C'est un domaine qui demande beaucoup de lecture, et d'écriture : je ne pensais pas avoir les compétences nécessaires, pourtant à ma grande surprise mes professeurs m'ont souvent complimenté sur mon style. J'ai quelques regrets de ne pas avoir fait un diplôme d'histoire mais peut-être que quand je serai bien installé dans ma carrière de joueur professionnel, j'occuperai mon temps libre en faisant un Master, pour le fun (rires). J'ai toujours été très curieux sur le plan scolaire, et j'ai envie de continuer à apprendre.

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Tout au long de ses quatre années passées à Harvard, Victor Crouin (troisième en partant de la droite) a côtoyé des personnes de cultures et d'horizons très divers (Crédit photo : Victor Crouin)

J.E. : Vu de l'extérieur, on s'imagine qu'être diplômé d'Harvard ouvre toutes les portes sur le plan professionnel, est-ce exact ?

V.C. : D'un côté oui, car le réseau est immense. De l'autre il y a des centaines d'étudiants pour un poste et c'est extrêmement concurrentiel, d'autant plus si on souhaite intégrer les plus grandes entreprises. Obtenir le diplôme c'est une chose, mais si tu n'es pas bon lors des entretiens ça ne sert à rien. J'ai vu plusieurs de mes camarades de l'équipe de squash qui étaient en dernière année effectuer le processus de recrutement : ça demandait énormément de préparation, c'était très stressant et ça a eu un impact sur leur jeu. C'est d'ailleurs l'une des raisons qui m'a incité à devenir joueur professionnel, car je me suis dit que ça n'était pas pour moi.

« J'ai consacré ma dernière année à l'histoire, un domaine qui m'a toujours passionné. »

J.E. : Avec un diplôme en économie tel que le tien, vers quels types de métiers peut-on s'orienter ?

V.C. : À Harvard, c'est plutôt axé sur le côté politique – c'est la raison pour laquelle ceux qui veulent se diriger vers la finance effectuent des stages en entreprises en 2ème et en 3ème années. Ça peut donc être de la recherche universitaire, ou du conseil économique dans une institution gouvernementale.

J.E. : En quelques mots, qu'est-ce qui t'aura particulièrement marqué lors de ton passage à Harvard ?

V.C. : Plus que la qualité de l'enseignement – qui est bien réelle, même si ce sont pas forcément les professeurs avec le CV le plus fourni qui ont les plus grandes compétences pédagogiques – je retiens ce dont on parlait auparavant, à savoir les partages d'expérience. C'est un véritable apprentissage de la vie, surtout quand on fait partie d'un groupe comme c'était mon cas avec le squash.

QUATRE ANNÉES COURONNÉES DE SUCCÈS

J.E. : Merci de la transition car je voulais maintenant aborder le sujet du squash. Tu parlais de la vie en groupe, peux-tu développer ?

V.C. : On avait tous des egos et des objectifs différents : mon projet étant de continuer à évoluer sur le circuit professionnel en parallèle, j'ai organisé mon emploi du temps académique en fonction et je m'entraînais tous les matins de mon côté, alors que pour d'autres le squash se résumait aux séances avec l'équipe (tous les jours, sauf le samedi). Il s'agissait d'être tolérant les uns envers les autres, afin de définir une démarche commune et de travailler tous ensemble. Dans certaines disciplines, les athlètes se lèvent à 6 heures du matin pour s'entraîner avant d'aller en cours, mais notre coach, Mike Way était plutôt contre : il estime que la qualité du sommeil est primordiale, notamment afin d'éviter les blessures, et pour être compétitif avoir une équipe au complet est un critère essentiel.

J.E. : On entend souvent des choses positives sur Mike Way, notamment de la part du numéro 1 mondial Ali Farag qu'il a eu sous ses ordres à Harvard. Peux-tu nous en dire un peu plus sur lui ?

V.C. : Il est coach de l'équipe et pas entraîneur individuel, mais ça je le savais avant de venir. De mon côté, j'ai continué à travailler avec mon père même à distance, on était en contact quotidien pour planifier mes séances. Pour être honnête, ma relation avec Mike a mis un peu de temps à se mettre en place, néanmoins on s'est rapprochés au fil du temps. Dans des domaines comme la technique ou les déplacements, on n'avait pas forcément pas la même vision des choses (j'ai été formé par mon père, qui a été lui-même formé par Paul Sciberras dont l'approche est très particulière), cependant j'ai toujours été à l'écoute et j'ai ajouté certaines choses à ma panoplie, par exemple les frappes courtes que je n'utilisais pas du tout auparavant. De plus, Mike est très fort sur l'aspect mental, il m'a notamment incité à mettre mes réflexions sur papier, avant et après les matches. C'est un domaine que j'avais déjà exploré, cependant c'est positif d'être confronté à un point de vue et une sensibilité différents. De manière générale, j'ai pris des choses dans son approche, tout en gardant mon identité. Mike est davantage un mentor qu'un entraîneur, c'est une personne qui est déconnectée du circuit professionnel. Il déteste être sous les feux des projecteurs, c'est l'antithèse du coach qui s'agite et fait du bruit. La phrase qu'il nous disait souvent, c'est 'let's get things done'. En résumé, on fait le travail en amont, on reste calme, on gagne les matches et on rentre à la maison (rires).

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Que ce soit sur le plan collectif ou individuel, les quatre années de Victor Crouin au sein d'Harvard Squash ont été couronnées de succès (Crédits photo : CSA Squash & mtbello.com)

J.E. : Lorsqu'on voit des vidéos des rencontres universitaires, notamment des phases finales, l'ambiance est extraordinaire.

V.C. : Ce n'est pas toujours le cas en saison régulière : ça dépend de l'endroit où l'on se trouve, sachant que le squash universitaire vit essentiellement au nord-est des États-Unis. Mais c'est vrai que la dernière finale du championnat par équipe, face à Penn chez eux (NDLR : elle s'est déroulée dans le tout nouveau centre national du squash US, l'Arlen Specter Center à Philadelphie) a été une superbe vitrine. Dans un podcast, leur numéro 1 Andrew Douglas racontait qu'il avait vécu un week-end de folie, que deux jours après il disputait son premier tour du Windy City Open sur le court vitré devant 10 personnes, et que le contraste était saisissant … Ici, il y a également une culture de la rivalité que je n'avais pas en arrivant, car j'aime entretenir de bonnes relations avec tout le monde. Je me rappelle que lors de ma première année, j'étais allé saluer Miko Aijanen, qui jouait pour Trinity, et les joueurs plus âgés de l'équipe m'avaient dit 'mais qu'est-ce que tu fais, on ne parle pas avec l'ennemi.' Il faut dire qu'ils avaient vécu deux finales de suite perdues contre eux ... Plus récemment, Penn est devenu notre principal rival, non seulement on les a battus lors des deux dernières finales et en plus il s'est passé deux ou trois petites choses pendant la crise sanitaire que nous n'avons pas trop apprécié.

« Cette saison a été plus compliquée, et le titre a une saveur particulière. »

J.E. : Pendant tes quatre années à Harvard, tu as collectionné les titres individuels et collectifs, et on peut dire que c'est aujourd'hui la place forte du squash universitaire Américain.

V.C. : Effectivement, on a tout gagné chez les garçons (le championnat par équipe trois fois, auxquels il faut ajouter mes deux titres en individuels et celui de Marwan Tarek), sans compter que les filles n'ont pas perdu une rencontre depuis sept ans ! Néanmoins, il ne faut pas oublier que la saison qui vient de s'écouler a été très compliquée. Par rapport aux éditions précédentes, l'effectif était moins fourni, quantitativement et qualitativement. Au gré des divers absences, on s'est souvent retrouvés avec une moitié d'équipe à l'entraînement, et avec Marwan et George Crowne on se demandait si on allait pouvoir être compétitifs lors des phases finales. Comme le championnat a été annulé en 2021, une bonne partie de nos joueurs découvrait les rencontres universitaires, et ce n'est pas rien : lors de la première année, j'ai ressenti un stress que je n'avais pas connu depuis mes matches face à des Égyptiens au British Junior Open … Les saisons précédentes, on gagnait la plupart des rencontres 8-1 ou 9-0 en saison régulière, là c'était plutôt 7-2 ou 6-3. On était en difficulté sur les postes 7, 8 et 9, on a parfois été un peu dur avec ces joueurs là en leur disant « faites ce que vous pouvez, si vous ramenez un point tant mieux, » mais c'était davantage pour leur retirer de la pression et du coup il y en avait beaucoup sur les leaders ...En fin de compte, oui ce titre a une saveur particullère, aussi parce qu'il y a cette coupure d'un an, et que certains ont accepté de faire une année supplémentaire avec un statut de "super senior'.

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Parmi les matches marquants de Victor au cours de sa carrière universitaire Américaine, il y a la finale du championnat individuel cette année face à Youssef Ibrahim (Crédit photo : mtbello.com)

J.E. : Si tu devais retenir un ou deux matches de ta période à Harvard, quels seraient-ils ?

V.C. : La finale du dernier championnat individuel face à Youssef Ibrahim, évidemment (NDLR : il s'était imposé face à l'Égyptien, n°11 mondial, 12-10 dans le cinquième jeu après avoir écarté une balle de match). D'ailleurs, tous nos affrontements ont été marquants, notamment celui que je perds en 5 jeux en janvier 2022. J'avais gagné 3-0 les deux fois précédentes, et j'avais dit à mes coéquipiers qu'il ne jouait pas aussi sérieusement qu'en PSA, et que si j'étais solide au fond du court ça devait passer. Dans un coin de ma tête, je savais néanmoins qu'il pouvait changer d'approche, car il était capitaine de son équipe et que c'était sa dernière année, et c'est ce qui s'est produit. J'ai été un peu passif en début de partie, puis je suis bien revenu et malgré la défaite j'étais plutôt satisfait de ma prestation. Ensuite, il y a celui face à Andrew Douglas en finale du championnat par équipe cette saison, 12-10 dans le cinquième jeu après avoir été mené 2-0 et sauvé plusieurs balles de match. C'était mon dernier dans cette épreuve, et j'étais très fier d'avoir ramené le point pour Harvard. On a gagné 5-4 et beaucoup de gens m'ont dit que c'était le match clé, mais d'un autre côté il y en a eu tellement d'autres serrés et à rebondissements, peut-être que si j'avais perdu la suite se serait passée autrement et qu'on se serait quand même imposés ...

LE DÉBUT D'UNE NOUVELLE VIE

J.E. : Je suppose que si on t'avait dit il y a quatre ans que tu quitterais Harvard en étant 20ème mondial, tu aurais signé des deux mains !

V.C. : Bien sûr que oui, mon objectif était de rester dans le top 100 ! Je n'avais pas prévu au départ de disputer autant de tournois PSA, ça s'est fait au gré des circonstances. Lors du premier semestre de ma première année, j'ai fait un 10 000 $ à Boston puis j'ai gagné un 5 000 $ en Angleterre. Ensuite, j'ai attendu la fin du deuxième semestre, puis je suis parti en tournée en Australie pendant l'été. Il faut dire aussi que j'ai bien été aidé par la crise sanitaire, j'ai pu m'entraîner pendant un an avec mon père et j'ai franchi de nombreux caps pendant cette période.

J.E. : Je voulais aborder un sujet un peu épineux, à savoir les gains des athlètes universitaires sur le circuit professionnel. Ce n'est pas tabou, on peut en parler ?

V.C. : Oui, aucun problème. Déjà, il faut dire que les règles varient d'une université à l'autre, et selon la division dans laquelle on joue. Dans mon cas, à partir du moment où j'ai décidé de collecter mes prize money sur les tournois PSA, j'avais l'obligation de tenir un document comptable, avec rentrées et dépenses, par année calendaire. Si en fin de compte, le solde est positif, une procédure est enclenchée et on doit rendre l'argent, qui est reversé à une association caritative. Il faut préciser que les dépenses englobent les frais de déplacement mais pas seulement : si je loue des courts pour m'entraîner en France, ou si j'achète un vélo pour ma préparation physique, ça compte aussi.

J.E. : Est-ce que cette situation a parfois été frustrante ?

V.C. : Non, pour plusieurs raisons. Tout d'abord, je connaissais les règles du jeu dès le départ, et pendant cette période je me voyais davantage comme un étudiant que comme un joueur professionnel. Ce n'était pas mon métier, et je ne pensais donc pas aux gains en tournoi, à partir de maintenant ça va être différent car je dois gagner ma vie avec le squash. Depuis quelques semaines, j'ai signé des contrats, notamment avec l'équipementier Dunlop qui est à mes côtés depuis que je suis tout petit, mais aussi avec d'autres sponsors. J'ai encore pas mal de choses à finaliser, notamment pour m'installer en tant qu'auto-entrepreneur. Je découvre toutes ces choses, et mon père et moi prenons conseil auprès de personnes qui sont expertes sur ces sujets.

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Victor Crouin a marqué les esprits en battant le numéro 1 mondial Paul Coll au Canary Wharf Classic au mois de mars (Crédit photo : PSA World Tour

J.E. : Quel est ton programme, à court et à moyen terme ?

V.C. : Comme je le disais au début de l'entretien, j'ai déjà coupé pendant deux semaines au moment de la reprise des diplômes, et j'ai donc entamé ma préparation à mon retour en France début juin. Avec mon père, nous avons effectué un cycle de trois semaines, une axée sur l'endurance, une sur la puissance et une sur la vitesse. J'ai disputé le national d'Antibes afin de faire quelques matches avant un tournoi 30 000 $ au Qatar (NLDR : qu'il a remporté, voir plus loin). En juillet, je vais participer aux Jeux Mondiaux, ce n'était pas prévu néanmoins c'est une épreuve qui a lieu tous les quatre ans et c'est une belle opportunité.

« L'avantage, c'est que j'ai maintenant un classement qui me permet de choisir mes tournois. »

J.E. : Le calendrier était surchargé de tournois ces derniers mois, et ce sera à nouveau le cas au début de la saison 2022-2023. Est-ce que tu as déjà établi ton calendrier ?

V.C. : Pas vraiment, on n'a pas encore étudié tout ça avec mon père mais on va le faire bientôt. L'avantage, c'est que j'ai désormais un classement qui me permet de choisir mes tournois, alors qu'avant je ne rentrais pas dans tous les tableaux. Le plus important est de trouver le bon équilibre et d'alterner entre tournées et périodes d'entraînement. Je dis ça car une fois la saison universitaire terminée, je n'avais plus de partenaires à Harvard et je n'ai pas pu effectuer le travail qualitatif quotidien qui me permet de maintenir ma discipline. Du coup, sur les compétitions PSA je sentais que je n'étais pas suffisamment prêt, notamment mentalement, et ça avait le don de m'énerver. Auparavant, je ne perdais pas contre des joueurs moins bien classés et dernièrement ça m'est arrivé deux fois, contre Leonel Cardenas et Nick Wall. D'un autre côté, je n'avais jamais été proche de la victoire contre des top players, et j'ai battu Karim Abdel Gawad et bien sûr Paul Coll au Canary Wharf.

J.E. : Je sais qu'avant chaque début de saison, toi et ton père établissez des objectifs précis, notamment en termes de classement. Quels seront-ils en 2022-2023 ?

V.C. : On ne l'a pas encore fait mais j'aimerais atteindre le top 15, voire le top 10. La façon dont le classement est établi fait que c'est compliqué de monter rapidement, et il y a aussi une part de chance : dans les Platinum, on peut arriver en 1/8ème de finale sans affronter un joueur du top 16, alors que le numéro 9 mondial peut affronter le numéro 1 dès les 1/16ème …C'est également important d'être performant sur les tournois de moindre envergure, une chose que j'ai toujours réussi à faire depuis mes débuts.

VICTOR CROUIN AFFOLES COMPTEURS

Victor Crouin a quitté Harvard avec un diplôme obtenu au sein de l'une des universités les plus prestigieuses de la planète, ainsi qu'une multitude de titres individuels et collectifs. Recap express : entre 2019 et 2022, l'équipe masculine a remporté les trois éditions du championnat universitaire, celle de 2021 ayant été annulée en raison de la crise sanitaire. Victor s'est également imposé dans l'épreuve individuelle, en 2019 (pour sa première année) et en mars dernier, à l'issue d'une finale d'anthologie face à Youssef Ibrahim. Mais ce n'est pas tout : le Toulonnais a reçu le « Skillman Award, » pour l'ensemble de son parcours pendant ces quatre ans, ainsi que deux récompenses de joueur de la saison de la Ivy League en 2019 et 2020. Son bilan est le suivant : 39 matches disputés, 35 victoires et 4 défaites. La plus marquante était intervenue au premier tour du championnat universitaire individuel en 2020 face au Canadien Jack Flynn, alors que Victor était tenant du titre et grand favori. Plutôt que de s'apitoyer sur son sort, il avait fait preuve d'une grande humilité et mis un point d'honneur à aller chercher la 9ème place.

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Pour son premier tournoi en tant que joueur professionnel à plein temps, Victor Crouin s'est imposé au Qatar il y a quelques jours (Crédit photo : Victor Crouin)

Même s'il considère que sa véritable carrière professionnelle vient seulement de commencer, Victor Crouin est l'un des premiers joueurs qui est parvenu à mener de front un cursus universitaire aux États-Unis et des tournois sur le circuit international. Au nouveau classement mondial qui sera publié vendredi, le Français sera 18ème (son meilleur rang), grâce à sa victoire sur un 30 000 $ remporté au Qatar il y a quelques jours. Il s'agissait de son 16ème titre en PSA, à seulement 23 ans … Comme évoqué dans l'entretien, sa prochaine compétition sera les Jeux Mondiaux du 14 au 17 juillet à Birmingham (États-Unis). Il fera partie des prétendants au podium en compagnie de Miguel Angel Rodriguez, Raphael Kandra, Simon Rösner et de ses compatriotes Grégoire Marche et Baptiste Masotti. La suite de son programme comprendra normalement le Qatar Classic (4-10 septembre) puis l'open de France (12-17 septembre), qui lui permettra de découvrir la chaude ambiance de Nantes.

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